Mercredi 3 mars 2010 3 03 /03 /Mars /2010 19:54


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Késiel, ce matin, marche, s'avance. Le temps des regrets lui semble effacé. Les rues le happent, le dévorent. Après cette longue nuit qui fut de rires et de feu il a  éprouvé le besoin de partir seul dans la ville, de marcher, de confronter son corps à la fine pluie qui ne cesse de tomber sur Paris.

 

Il devait être 6 heures et demie quand il a quitté l’appartement d’Iliannah et Awen il y a maintenant un peu plus d’une heure. Il s’est levé discrètement sans les éveiller, a farfouillé dans la cuisine pour boire un café mais, confronté à toutes sortes de machines improbables, il a décidé qu’il irait boire son café et manger quelques croissants dans le bistrot qui fait le coin de la rue de Buci.

 

Il a emprunté le caban bleu d’Awen et a coiffé le large béret de velours marron qu’Iliannah portait la veille à l’aéroport. Il a suffi d’une dizaine de minutes pour qu’il soit complètement trempé et que l’eau dégouline le long de ses joues toute imbibée du parfum d’Iliannah. Késiel s’arrête,  passe ses doigts sur les gouttes de pluie, ferme les yeux et s’en frottent les lèvres.

 

Il est brusquement poussé vers l’avant et manque tomber. Un jeune garçon qui porte dans les bras quatre grands cageots de salade vient de le bousculer sans le voir. Deux cageots tombent à terre ; les laitues s’étalent sur le trottoir.  Tous deux se mettent à rire. Késiel l’aide à ramasser les salades et s’éloigne. Il imagine ce qui aurait pu se passer chez lui, la violence immédiate, les coups de poings échangés, les discussions sans fin sur le dédommagement exigé. Ici, pour que tout s’arrange, il a suffi de deux jurons et de quelques rires complices.

 

Il appuie sa main droite contre la poche intérieure du caban pour s’assurer que le carnet Moleskine qu’Iliannah et Awen lui ont offert hier soir n’est pas tombé dans la bousculade. Il sourit, Il est toujours là. Késiel presse le pas, il avance et se remémore les longues conversations de la nuit dernière. Il ne sait pourquoi l’image qu’il a devant les yeux tout en marchant sous la pluie est un gigantesque turban rouge. Il réfléchit, ne trouve pas, hausse les épaules et continue à marcher, la tête baissée, comme  un peu rentrée maintenant pour tenter de se protéger de la pluie qui le trempe « comme une soupe » Il aime bien cette expression qu’Awen lui a apprise.

Le café est ouvert, auvent baissé, tables sorties malgré le mauvais temps. Deux clients sont déjà installés qui boivent leur café.

 

  Késiel hésite un instant puis saisit d’un grand éternuement il décide de rentrer dans la salle et de s’installer contre la vitre qui donne sur le croisement de la rue de Buci et de la rue de Seine. Le garçon s’approche. Késiel le regarde et commande : « un grand expresso et deux croissants, s’il vous plaît. Le garçon hoche la tête se dirige vers le comptoir et crie à son collègue « Un double noir et deux lunes. Pour la 12, précise-t-il à la patronne déjà  installée derrière sa caisse enregistreuse.

 

Le béret posé sur le radiateur contre la vitre fume en séchant. Le parfum d’Iliannah enveloppe Késiel qui frissonne. Adossé à la banquette, il repense à ce turban rouge et se souvient que lors d’une conversation avec Awen ils avaient discuté du déroulement de la parole, des pensées et des mots. Awen lui avait parlé de la fascination qu’exerçait sur lui ces flots de sons incessants et tout à coup il s’était dit que parler c’était dérouler un turban dont les plis seraient infinis. – C’est la magie des mots, avait répondu Awen. L’architecture éphémère de la pensée aussi vite détruite que construite. -Hara-kiri mental, avait-il ajouté en riant.

 

Késiel ouvre son carnet Moleskine. Deux phrases inachevées à la première page « à toi qui.. ». et « à toi sans qui... » et les deux initiales entremêlées d’Iliannah et d’Awen.

Késiel sourit. Il tourne la page et sur celle de droite il écrit :

 

Devinette :

                   À propos d’un tableau de Poussin, mais dites-moi donc lequel :

 

Simple tension

forces accordées aux harmoniques retrouvées

disharmonies éparses  sur un ton majeur

deux éclats dont un blanc,

des lignes droites

                   aux courbes tendues

 

A la lenteur du  geste ressenti

 je ne vois pas d’éparpillement,

structure close, ensemble fermé, composé, ordonné.

 

Les lignes signent-elles  à l’infini leur accord ?

        - l’achèvement reste possible

Concordent-elles dans la banlieue du tableau, là où l’autre le regarde ?

        - Elles oublient leur sens, perdent de leur puissance.

 

La force de l’œil est d’être ailleurs.

 

Késiel relit ce début de ce texte/poème. Il faudra que j’y revienne, se dit-il.

Il ferme son carnet, en rajuste l’élastique. Puis il mord dans son deuxième croissant.

 

 

 

 

 

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