Partager l'article ! Lettre XX Awen à Illianah: Le temps, Iliannah, mon amour, passe, glisse, se resserre, s'enfuit.Mes journées de silence se ...
Le temps, Iliannah, mon amour,
passe, glisse, se resserre, s'enfuit.
Mes journées de silence se suivent, se traînent. Chaque mot m'est abîme, chaque pensée
désespoir.
Les comédiens s'inquiètent ; Pierre tourne et retourne, me téléphone sans cesse. Mei-Feng me sourit.
Sa compassion m'insupporte. Hier, j'étais assis dans la salle obscure. Tu sais au septième rang. Je m'étais adossé à mon fauteuil. Les yeux fermés, je somnolais. Je te voyais Iliannah, je te
rêvais, je te humais...Le dossier des mises en place et celui des éclairages étaient posés, fermés sur la planchette devant moi. Mei-Feng s'est glissée derrière moi, a posé ses mains sur mes
yeux et fermement, doucement, elle a tourné ma tête de gauche et de droite... Elle a murmuré "Problème d'éclairage du côté jardin, Awen" Puis, comme je ne réagissais pas, elle s'est arrêtée
un instant et a bougé ma tête de haut en bas pour me faire acquiescer. - Arrête, Mei-Feng, tu m'agaces, lui ai-je crié. -Mais, Awen, c'est toi qui dois arrêter ! On a besoin de toi. Je
me suis retourné, je l'ai regardé. Elle m'a souri. J'ai haussé les épaules, poussé un long soupir - Allez, viens t'asseoir à côté de moi. Tu as raison. Quel est ce problème ? Où est le
chef-électricien ?
Je n'ose plus dormir Iliannah. Fermer les yeux m'est devenu une épreuve insupportable. Mes nuits sont
vides. Ce n'est pas seulement ce lit où je ne te retrouve plus, ce sont mes rêves qui ne sont qu'abîmes, couloirs sans fin, boyaux qui sous la terre m'emportent, m'étouffent et me font hurler de
terreur.
Le jour je marche dans les rues, je bouscule les passants. J'entends à peine leurs protestations,
leurs insultes. Tous les matins, lorsque pour aller à Montorgueuil je traverse la Seine sur le Pont des Arts, je m'arrête au troisième réverbère, celui contre lequel tu avais pris
l'habitude de t'adosser pour que je te photographie. Tu te souviens de cette manie qui nous avait prise de te prendre en photo tous les cinq jours à cinq heures du soir ? Oui, Iliannah,
mon amour, ils ne sont jamais loin ces "terribles cinq heures du
soir". Mais maintenant ce ne sont ni les taureaux, ni les hommes qui
brûlaient la mémoire de Federico qui me hantent, c'est ton visage. Sa présence et son absence, ses traits dont l'effacement tout à coup me paniquent.
Parfois, je me demande où était ce léger grain de beauté que j'aimais tant attraper, embrasser,
mordiller? Sur le lobe de ton oreille gauche ou de la droite ? La couleur de tes cheveux m'est toujours vive et présente mais leur nuance de blond vénitien, je n'arrive plus à la distinguer
nettement. Tu voulais que je ne te photographie que de profil, de trois-quarts, disais-tu pour que toujours mon regard te suive, ajoutais-tu en riant. Mais quel était ce profil qui accrochait
mieux la lumière ? Je ne m'en souviens plus. Je te vois bouger la tête de droite et de gauche mais dans quelle position l'immobilisais-tu ? Je ne le sais plus. En revanche je
crois savoir d'où proviennent ces oublis, ces hésitations, ces effacements. Je ne veux pas, je ne peux pas t'imaginer immobile, figée, comme statue de marbre blanc. En moi, tu ne peux être que
mobile, mouvante, tu t'approches ou tu t'éloignes, tu esquisses un pas de danse, tu t'inclines, tu tournoies. Tu es toujours en mouvement.
****
Tu souris. Une à une tu saisis les lettres. Tu les poses, les disposes. Les mots se forment. La phrase, la phrase est écrite. Tu regardes les autres lettres ; elles s’effacent, peu à peu disparaissent. Tu te redresses, tu te retournes, puis en silence tu t’éloignes.
Je reste seul. Je m’approche de la
table de verre. Mais cette phrase qu’avec mes lettres tu viens d’écrire et que je lis maintenant, à ma lecture doucement elle s’efface.
Je me suis réveillé. Les mots résonnent en moi. Et je me dis soudain que la journée sera belle.
T'écrire me meurtrit, me taire me détruit. Ces lettres que je te lance, dans la demeure du Rhoued s'entassent, se flétrissent. La nuit dernière, j'ai fait un rêve étrange. Tu arrives silencieuse, là-bas dans la nuit, tu t’approches de la table de verre où sont posées mes lettres. Un court instant, tu restes immobile. Dans le jour qui commence à peine à poindre, je te vois Iliannah. Doucement tu te penches. Un long moment tu regardes les lettres. Dans la demi-obscurité, tes traits me semblent à peine esquissés, comme ce matin là où Késiel ébauchait la sculpture de ton visage alors en devenir. Tu te penches encore, tu souris maintenant. Tes mains se sont posées à plat sur le paquet de lettres. Tu ne les bouges pas. Puis d’un geste lent, tu t’en saisis, les soulèves, et tu les tends à bout de bras. Dans le silence de l’aube, c’est un bruit étrange qui tout à coup s’entend, un crépitement bas et furtif comme de braises attisées. Tu reposes les lettres. Tu ne gardes que la dernière entre tes mains. Tu prends le lourd coupe-papier de bronze et d’un geste vif tu ouvres l’enveloppe. Tu reposes le coupe-papier. Agenouillée sur le sol de marbre noir, tu tires maintenant ma lettre de l’enveloppe. Les deux feuillets sont blancs. Plus rien n’y est écrit. Lentement, tu les poses sur la table. Tu prends l’enveloppe, tu l’ouvres en grand. Tout au fond, entassées des centaines de lettres entremêlées reposent. Tu la tournes, les lettres glissent sur la table de verre. On les croirait faites de mica ou d’un métal vaguement rouillé.
Tu souris. Une à une tu saisis les lettres. Tu les poses, les disposes. Les mots se forment. La phrase, la phrase est écrite. Tu regardes les autres lettres ; elles s’effacent, peu à peu disparaissent. Tu te redresses, tu te retournes, puis en silence tu t’éloignes.
Je reste seul. Je m’approche de la table de verre. Mais cette phrase qu’avec mes lettres tu viens d’écrire et que je lis maintenant, à ma lecture doucement elle s’efface
Je me suis réveillé. Les mots résonnent en moi. Et je me dis soudain que la journée sera belle.
Je t'aime,
Awen
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