Partager l'article ! Lettre XXI Awen à Jaden: Bonjour Jaden, ...
Bonjour Jaden,
Seras-tu arrivé, et où seras-tu arrivé, quand cette lettre te parviendra ? Je fais confiance aujourd’hui à ton « improbable et mystérieux » médium qui défit temps et espace pour te joindre à la hâte. Ce ne sont pas les épiphénomènes sud-africains qui m’inquiètent – ils me réjouiraient plutôt- mais ta décision de partir à la recherche du bonheur dans cette région redoutable où tu prétends que t’accompagnant, j’aurais pu moi aussi trouver joie et apaisement... Tu me connais trop pour me servir de telles fariboles et penser que je te croirais. C’est bien ce qui m’inquiète. Qu’es-tu parti chercher là-bas Jaden ? Après quel leurre cours-tu ? Quel péril veux-tu affronter ? Alors que ta probable nomination à Rome devrait t’apporter excitation et satisfaction, voila que tu as calmement décidé de mettre ta vie en danger. Voudras-tu m’en expliquer la raison ?
Ces dernières journées ont été éprouvantes, mon ami. Rien n’y a fait. Ni la sollicitude de Mei-Feng, ni la pression des comédiens, encore moins l’inquiétude de Pierre Ségard. Ne t’inquiète pas cependant, je n’ai pas failli. J’ai été présent. A ma manière.
Ma passion pour le théâtre est pourtant intacte, violente. Je ne peux vivre ailleurs qu’entre ces murs imaginaires. Je ne m’imagine pas errer dans des paysages plus insolites que ceux de ce plateau. Ma Tête d’Herbe à moi, je n’ai pas besoin de traverser la moitié de l’Afrique pour la retrouver. Elle est ici où vibrent ces passions qui nous encombrent. Vois-tu, mon ami, les démesures seules peuvent hanter et contraindre cet espace ténu et mesuré. Des déserts entiers s’y engouffrent pourtant, des abîmes s’y creusent, des hommes s’y perdent. Nos folies, nos désespoirs y brûlent, s’y apaisent. Rêver, mourir puis se réveiller du rêve de la mort est ici possible.
Tu sais aussi comme j’aime ce salut final, lorsque conquis le public applaudit, et qu’un à un puis tous ensemble nous le remercions de sa chaleur, de sa générosité. C’est l’instant où chacun de nous si fragile, délicatement meurt à l’autre et renaît à lui-même.
Mais voici Jaden que mes rêves sont devenus cauchemars. Ces textes que j’aime, ces mots, ces phrases, ces images que le génie des comédiens transfigure en paroles, tout cela aujourd’hui m’est hostile, étranger. Ce lieu m’est désert. Je ne peux plus y vivre depuis qu’Iliannah n’est plus là. Son absence insensée me ronge et le ronge, nous anéantit. Je ne cesse de la voir, de l’entendre, de la sentir auprès de moi.
Elle se tient là, immobile, debout derrière mon fauteuil. Les deux mains appuyées au dossier, elle se penche et je sens ses cheveux qui coulent sur mon front, son parfum qui m’envahit. Tu te souviens : parfois pour me moquer de ses effluves de Guerlain, je l’appelle Guerlaine et nous jouons à Claudel, à l’Annonce faite à Marie : - « Bonjour Guerlaine, bonjour ma fiancée par delà les branches en fleurs, Guerlaine, je te salue » Elle éclate de rire, esquisse une révérence et m’entraîne dans une danse folle.
Jaden, je ne peux pas parler d’Iliannah au passé. Son absence efface tout présent, n’autorise aucun avenir. Autour de moi, mon ami, il n’y a rien ; ou si peut-être : le vide - le plateau désert, les lumières éteintes, les comédiens absents, le texte non écrit. Rien, rien ne s’est écoulé, rien ne s’écoulera plus. Aujourd’hui Jaden, je ne suis plus qu’antérieur à moi-même.
Prends soin de toi, mon ami. Prends garde aux herbes sauvages, aux amours âcres, aux mortes
saisons.
Je t’embrasse,
Awen
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