Partager l'article ! Lettre XXII Awen à Jaden: Bonjour Jaden, T’écrire ce matin, me permet de prendre quelque distance ...
Bonjour Jaden,
T’écrire ce matin, me permet de prendre quelque distance avec la folie des répétitions, enfin reprises. Les conflits professionnels sont plus ou moins réglés. Un accord temporaire a été signé. Les techniciens restent toutefois prudents, sur leur garde. Jérémy, le représentant du syndicat majoritaire pense que la direction s’en est tirée à trop bon compte. La difficulté provient de la convention collective signée entre les différentes parties par l’ancien directeur de Montorgueuil, qui se trouve être plus favorable chez nous que dans les autres théâtres. Satisfaction locale, frustration au niveau régional.
Pierre est fébrile. Il a repris ses mauvaises habitudes de venir s’asseoir dans la pénombre de la salle. Pourtant, la plupart du temps, je suis heureux de le sentir près de moi, vif, intelligent, tendu. Sa mémoire est phénoménale. Il connaît son texte par cœur, s’énerve lorsqu’un comédien tronque une de ses répliques et je le sens qui a envie de protester, de crier au massacre. Il me jette des coups d’œil angoissés, espérant que je vais réagir et exiger du fautif qu’il respecte le mot à mot du texte. Mais tu sais qu’au début des répétitions ce que je recherche c’est le rythme général de la pièce, sa mise en espace, la façon d’en faire vivre les mots, incarnés, mis en voix par les comédiens, dans leur corps !
Déraisons m’enchante et m’angoisse. Plus encore que dans ses autres pièces, Segard joue de la contradiction et du dialogue entre le texte prononcé et le silence intérieur, cette épaisseur impalpable, qui ne se dit pas, mais qui construit. La scène où le personnage que Pierre a imaginé, Jocelyn Dhubar, célèbre acteur de l’Old Vic’, se rend compte qu’il perd tout contrôle sur lui-même est un véritable casse-tête. Le comédien doit à la fois jouer le rôle de Jocelyn qui ne sait plus qui il est et faire semblant de lire le texte dans lequel l’auteur décrit son angoisse et sa perte de contrôle sur lui-même. Difficile mise en abîme où il doit être celui qui lit ce qu’il est en train de devenir...Pour que tu te rendes compte de la difficulté, je te joins en PS les lignes qu’il doit dire et se dire !
Suis-je vraiment en train de dialoguer avec toi, Jaden ? N’es-tu pas perdu, au fin fond de l’Afrique, tout crotté de la bouse de quelque vache désacrée ? Réponds-moi dès que cela te sera possible. Ta quête me paraît tellement insensée. N’es-tu pas en train de chercher à te perdre dans ces paysages immenses ? Comme à moi, je le sais, Iliannah te manque. Mais ce n’est pas dans ces terres au silence sauvage que tu la retrouveras. Déraisons, non plus ne me la rendra pas.
Prends bien garde à toi, mon ami,
Je t’embrasse
Awen
PS : Extrait du monologue que Rémy, l'acteur qui incarne Jocelyn Dhubar, doit dans un premier temps prétendre lire (feuillets blancs bien visibles du public).
Indications de Pierre Segard : Ce texte sera d'abord lu. Il sera ensuite joué une seconde fois par le comédien, qui le débitera, le hâchera et le transformera en suivant les directions du metteur en scène.
Jocelyn dirait que le monde est à l’envers. Je reste pourtant persuadé du contraire et nos rares amis au courant des événements de cet été londonien ne me contrediront aucunement ; tout bien pesé, ils ont préféré se taire !
Il est difficile de se pencher sur un passé encore récent, d’en rechercher le sens, d’y débrouiller les fils d’une suite de coïncidences si étonnantes que Jocelyn lui-même ne savait plus s’il participait en tant que spectateur involontaire à un spectacle où l’étrange, le burlesque et l’imprévu se mêlaient à un rythme précipité, s’il se débattait dans un rêve inhabituel où la limite entre cauchemar et réalité ne se précisait qu’en de lourds instants de silence et de paysages vides, ou si, acteur de fait, il n’avait pas transporté le long de Regent’s Street le décor victorien et l’atmosphère compassée de ces soirées théâtrales où par sa présence sur scène, par la précision et la force de son jeu, il redonnait chaque soir vie au triste Horatio, compagnon d’infortune du prince Hamlet.
La vie de Jocelyn Dhubar se déroulait avec une précision quelque peu mathématique dans un grand carré limité au nord par High Holborn et au sud par Fleet Street, cette rue où les façades des maisons ne représentent qu’un grand en-tête de journal. Jocelyn aimait à s’y promener la nuit lorsqu’il quittait la défroque d’Horatio et que s’éteignaient les dernières rampes lumineuses de l’Old Vic’. Ce n’était pas une promenade qu’il entreprenait chaque nuit, mais plutôt une récompe nse qu’il s’accordait à intervalles plus ou moins réguliers lorsqu’il était particulièrement satisfait de son jeu en scène et qu’il ressentait le besoin urgent, essentiel peut-être, de se plonger dans ce que les temps modernes avaient créé de plus violent et de plus outrancier : le monde de la presse et de l’information où les acteurs n’étaient plus de chair et où la mise en scène était remplacée par la mise en page, mais où les mots néanmoins conservaient le premier rôle.
Lentement, par à-coups, une transformation s’opérait en Jocelyn Dhubar. Approchant de la cinquantaine, il avait tout d’abord, sans s’en inquiéter outre mesure, estimé que ses forces commençaient à le trahir et qu’il devrait prendre un peu plus de repos. La pensée lui était venue avec étonnement et un peu d’ironie qu’il lui faudrait désormais compter avec les défaillances possibles de son corps et non plus le considérer comme le compagnon sûr et l’instrument parfait qu’il avait été jusqu’alors.
Aux yeux de son public, Dhubar restait égal à lui-même et il aurait fallu interroger de bien nombreux spectateurs avant d’en trouver un suffisamment perspicace et observateur pour avoir décelé ce quasiment imperceptible et cependant constant changement qui s’opérait en lui.
Le Jocelyn qui chaque soir ressortait de scène était de moins en moins le même homme que celui qui, un long moment auparavant y était entré. Quelque chose, en lui advenait, qu’il était devenu incapable de maîtriser.
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